Un Suisse sur six utilise déjà l’IA
Selon l’étude Comparis de novembre 2023, 17% de la population suisse utilise régulièrement des outils d’intelligence artificielle comme ChatGPT ou Microsoft Copilot. Le chiffre paraît modeste, mais ces outils venaient à peine d’arriver auprès du grand public.
L’IA a déjà commencé à changer notre société. Reste à savoir qui en fixe les règles.
Qui utilise l’IA en Suisse ? Les chiffres
Par tranche d’âge

D’après Comparis, l’usage varie fortement selon l’âge :
- 15-35 ans : 52.1%
- 36-55 ans : 29.2%
- 55 ans et plus : 18.8%
Chez les 15-35 ans, on dépasse la moitié. Cette génération se sert déjà de l’IA pour étudier et pour travailler, sans attendre qu’on lui dise si c’est une bonne idée.
Par niveau de formation

L’étude Comparis montre aussi un lien net entre le niveau de formation et l’usage de l’IA :
- formation élevée : 22%
- formation moyenne : 15%
- formation faible : 10%
Cet écart soulève une question : l’IA va-t-elle creuser les inégalités ? Si seules les personnes qui ont fait des études savent en tirer parti, on risque une société à deux vitesses, où une partie de la population reste sur le bord.
C’est pour cela que j’ai écrit mon article sur l’apprentissage de l’informatique avec l’IA. Ces compétences doivent être accessibles à tout le monde.
La confiance, le point faible
À qui les Suisses font-ils confiance ?

L’indice de confiance numérique Comparis 2023 note les secteurs sur une échelle de 1 à 10. Les banques et les autorités obtiennent environ 7/10. L’IA et ChatGPT plafonnent autour de 4/10, au même niveau que les réseaux sociaux.
Les Suisses font confiance à leurs banques et à l’État, beaucoup moins à l’IA. Et ils ont leurs raisons.
Pourquoi cette méfiance est rationnelle
Je vois cette méfiance comme une réaction saine. Elle repose sur des faits.
Les données partent aux États-Unis. Quand vous utilisez ChatGPT, vos données sont traitées par OpenAI, une entreprise américaine soumise au CLOUD Act. Le gouvernement américain peut légalement y accéder, même si vous êtes en Suisse.
Les modèles restent des boîtes noires. Même leurs concepteurs ne savent pas expliquer précisément pourquoi un modèle donne telle réponse plutôt qu’une autre, ce qui pose un problème de transparence de fond.
Les biais des données d’entraînement se retrouvent dans les réponses, parfois amplifiés. Un outil utilisé pour le recrutement, le crédit ou la justice peut discriminer sans que personne ne s’en aperçoive.
Quant au consentement, il reste flou. Quand vous tapez une question dans ChatGPT, savez-vous ce que devient ce texte ? S’il sert à entraîner le modèle, combien de temps il est conservé et qui peut y accéder ?
Ce que dit la loi, LPD et RGPD
La LPD suisse (entrée en vigueur le 1er septembre 2023)
La nouvelle loi fédérale sur la protection des données (nLPD) a modernisé le cadre juridique suisse. On ne collecte que les données nécessaires (principe de proportionnalité) et tout traitement doit être transparent. Chacun peut demander l’accès à ses données ou leur effacement. En cas de fuite, il faut avertir le PFPDT. Les amendes peuvent atteindre 250'000 CHF et visent les personnes physiques responsables.
La LPD s’applique à toute entreprise qui traite des données de personnes en Suisse, y compris avec des outils d’IA.
Le RGPD européen
Si vous avez des clients ou des visiteurs dans l’UE, le RGPD s’applique aussi. Les amendes vont jusqu’à 20 millions d’euros ou 4% du chiffre d’affaires mondial. Google, Meta et Amazon ont déjà payé des milliards à ce titre.
Le problème concret
Prenez une PME suisse qui utilise ChatGPT pour rédiger ses réponses aux clients. Les noms, les adresses email et le contenu des demandes partent chez OpenAI. Il faudrait alors pouvoir répondre à plusieurs questions : le client a-t-il donné son consentement explicite, le traitement figure-t-il dans la politique de confidentialité, les données sont-elles traitées dans un pays que le Conseil fédéral juge adéquat, et qui est responsable en cas de fuite chez OpenAI ?
Beaucoup de PME ne se posent même pas la question. C’est là que ça coince.
Le choix politique : souveraineté ou innovation
Position 1 : “Laissez faire le marché”
Certains estiment que trop de régulation étoufferait l’innovation. Avec ses EPF et sa tradition technologique, la Suisse devrait laisser les entreprises expérimenter librement avec l’IA pour ne pas prendre de retard.
À mon avis, l’idée est séduisante mais naïve. L’innovation sans cadre a aussi donné Facebook, Cambridge Analytica et la manipulation d’élections. On a déjà vu le film.
Position 2 : “Régulons comme l’Europe”
L’EU AI Act, adopté en 2024, classe les systèmes d’IA par niveau de risque et interdit certains usages (notation sociale, reconnaissance faciale de masse). Certains voudraient que la Suisse adopte un cadre similaire.
Je pense que c’est la bonne direction, même si l’Europe a tendance à trop réglementer. La Suisse peut viser un cadre clair, qui protège les citoyens sans enterrer les startups sous la paperasse.
Position 3 : “Construisons notre propre IA”
La Suisse pourrait investir dans des modèles d’IA souverains, hébergés en Suisse et soumis au droit suisse. L’EPFL et l’ETHZ ont les compétences, le Swiss National Supercomputing Centre (CSCS) a l’infrastructure.
C’est la piste qui m’intéresse le plus sur le long terme. Si nos données restent en Suisse, traitées par des systèmes suisses et soumises à la LPD, une bonne partie du problème de confiance disparaît. C’est d’ailleurs pour cette raison que j’utilise Euria, l’IA d’Infomaniak, une entreprise suisse basée à Genève, pour mes tâches quotidiennes.
Ce que je fais concrètement
Comme développeur de business numérique, j’ai fait quelques choix.
Mes clients savent que j’utilise l’IA. C’est écrit dans ma communication et sur mon site, je n’ai rien à cacher là-dessus.
Pour les outils, j’utilise Claude (Anthropic) pour le développement technique, parce que c’est ce que j’ai trouvé de mieux pour les projets complexes. Pour le quotidien, je passe par Euria, parce que l’outil est suisse et que mes données restent en Suisse.
Mon site a une politique de confidentialité et un bandeau de consentement aux cookies, et aucune donnée ne part chez des tiers sans raison. C’est le minimum légal, et pourtant beaucoup de sites suisses ne le respectent pas.
Enfin, je continue à travailler les fondamentaux (DNS, serveurs, sécurité). L’IA ne remplace pas la compétence, elle s’appuie dessus.
Le vrai risque : utiliser l’IA sans la comprendre
Pour moi, le danger vient moins de l’intelligence artificielle que de la manière dont on l’utilise. Des citoyens ne savent pas ce que deviennent leurs données, des entreprises l’adoptent sans cadre, des responsables politiques légifèrent sur une technologie qu’ils connaissent mal, et beaucoup d’utilisateurs lui délèguent tout sans regarder ce qu’elle fait.
L’IA est un outil formidable, je le constate tous les jours dans mon travail. Elle accélère beaucoup de choses et en rend possibles d’autres. Utilisée sans connaissances, elle devient un risque.
Mon conseil est simple : apprenez les bases, demandez de la transparence aux outils que vous utilisez, et ne laissez personne décider à votre place de ce que l’IA fait de vos données.
Sources
- Comparis.ch, Étude “Utilisation de l’IA en Suisse”, novembre 2023
- Comparis.ch, Indice de confiance numérique 2023
- Confédération suisse, Nouvelle Loi fédérale sur la Protection des Données (nLPD), 1er septembre 2023
- Union européenne, EU AI Act, adopté mars 2024
- PFPDT, Préposé fédéral à la protection des données et à la transparence, recommandations IA 2024
Cet article est basé sur une analyse que j’ai rédigée dans le cadre de ma formation au CHUV/EPSIC, enrichie et mise à jour. Les données Comparis datent de 2023, l’adoption a probablement augmenté depuis.
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