David Merki Retour au blog
Analyse

L'IA en Suisse : atout pour notre avenir ou menace pour nos libertés ?

17% des Suisses utilisent déjà ChatGPT ou Copilot. Mais qui contrôle nos données ? Analyse chiffrée de l'adoption de l'IA en Suisse, des enjeux de protection des données, et des choix politiques qui s'imposent.

L'IA en Suisse : atout pour notre avenir ou menace pour nos libertés ?

17% des Suisses utilisent déjà l’IA, et vous ?

Selon l’étude Comparis de novembre 2023, 17% de la population suisse utilise régulièrement des outils d’intelligence artificielle comme ChatGPT ou Microsoft Copilot. Ça paraît peu. Ça ne l’est pas.

Pour comparer : quand Internet est arrivé en Suisse dans les années 90, il a fallu près de 5 ans pour atteindre un taux d’adoption similaire. L’IA a mis moins d’un an pour toucher un Suisse sur six. Et la courbe accélère.

La question n’est plus de savoir si l’IA va changer notre société, c’est déjà fait. La vraie question, c’est qui décide des règles du jeu.

Qui utilise l’IA en Suisse ? Les chiffres

Par tranche d’âge

Utilisation de l’IA par tranche d’âge en Suisse

Les chiffres parlent d’eux-mêmes :

  • 15-35 ans : 52.1%, soit plus de la moitié des jeunes
  • 36-55 ans : 29.2%, près d’un tiers des actifs
  • 55 ans et plus : 18.8%, ce qui reste loin d’être négligeable chez les seniors

Ce qui frappe, c’est ce premier chiffre. Chez les 15-35 ans, on est au-dessus de la moitié. Cette génération ne se demande pas si elle va utiliser l’IA, elle s’en sert déjà pour étudier et pour bosser. C’est fait.

Par niveau de formation

Utilisation de l’IA par niveau de formation en Suisse

L’étude Comparis montre une corrélation directe entre le niveau d’éducation et l’adoption de l’IA :

  • Formation élevée : 22%, les plus gros utilisateurs
  • Formation moyenne : 15%
  • Formation faible : 10%

Ce fossé éducatif pose une vraie question : est-ce que l’IA va creuser les inégalités ? Si seuls ceux qui ont fait des études savent en tirer parti, on fabrique une société à deux vitesses, avec d’un côté ceux qui avancent et de l’autre ceux qu’on laisse sur le bord.

C’est exactement pour cela que j’ai écrit mon article sur l’apprentissage de l’informatique avec l’IA : il faut démocratiser ces compétences, pas les réserver à une élite.

La confiance : le vrai problème

À qui les Suisses font-ils confiance ?

Indice de confiance des Suisses par secteur

L’indice de confiance numérique Comparis 2023 est parlant. Sur une échelle de 1 à 10 :

  • Banques et autorités : ~7/10, confiance élevée
  • IA et ChatGPT : ~4/10, méfiance
  • Réseaux sociaux : ~4/10, même niveau de méfiance

Les Suisses font confiance à leurs banques et à l’État. Ils ne font pas confiance à l’IA. Et honnêtement, ils ont leurs raisons.

Pourquoi cette méfiance est rationnelle

Cette méfiance n’a rien à voir avec de l’ignorance. C’est une réaction saine, et elle tient à quelques réalités concrètes.

D’abord, les données partent aux États-Unis. Quand vous utilisez ChatGPT, vos données sont traitées par OpenAI, une entreprise américaine soumise au CLOUD Act. Le gouvernement américain peut légalement y accéder, même si vous êtes en Suisse.

Ensuite, les modèles restent des boîtes noires. Personne, pas même ceux qui les ont créés, ne sait expliquer précisément pourquoi un modèle sort telle réponse plutôt qu’une autre. Pour la transparence, c’est un problème de fond.

Il y a aussi les biais. Les modèles reproduisent et amplifient ceux présents dans leurs données d’entraînement. Un outil utilisé pour le recrutement, le crédit ou la justice peut discriminer sans que personne ne le remarque.

Et enfin le consentement, qui reste flou. Quand vous tapez une question dans ChatGPT, savez-vous vraiment ce qui arrive à cette donnée ? Sert-elle à entraîner le modèle ? Stockée combien de temps, et accessible à qui ?

Ce que dit la loi, LPD et RGPD

La LPD suisse (entrée en vigueur le 1er septembre 2023)

La nouvelle Loi fédérale sur la Protection des Données (nLPD) a modernisé le cadre juridique suisse. En résumé : on ne collecte que les données nécessaires (principe de proportionnalité), tout traitement doit être transparent, et chaque personne peut demander l’accès à ses données ou leur effacement. En cas de fuite, il faut notifier le PFPDT. Et les sanctions vont jusqu’à 250'000 CHF pour les personnes physiques responsables.

La LPD s’applique à toute entreprise qui traite des données de personnes en Suisse, outils d’IA compris.

Le RGPD européen

Si vous avez des clients ou visiteurs dans l’UE, le RGPD s’applique aussi. Amendes jusqu’à 20 millions d’euros ou 4% du chiffre d’affaires mondial. Google, Meta et Amazon ont déjà payé des milliards.

Le problème concret

Prenez une PME suisse qui utilise ChatGPT pour rédiger des réponses à ses clients. Les données clients (noms, emails, demandes) partent chez OpenAI. Et là, plein de questions. Le client a-t-il donné un consentement explicite ? L’entreprise a-t-elle mentionné ce traitement dans sa politique de confidentialité ? Les données sont-elles traitées dans un pays jugé adéquat par le Conseil fédéral ? Et en cas de fuite chez OpenAI, qui est responsable ?

La plupart des PME ne se posent même pas la question. Et c’est exactement là que ça coince.

Le choix politique : souveraineté vs. innovation

Position 1 : “Laissez faire le marché”

Certains argumentent que trop de régulation étoufferait l’innovation. La Suisse, avec ses EPF et sa tradition d’excellence technologique, devrait laisser les entreprises expérimenter librement avec l’IA pour ne pas prendre de retard.

Mon avis : séduisant, mais naïf. L’innovation sans cadre, c’est ce qui a donné Facebook, Cambridge Analytica et la manipulation d’élections. On a déjà vu le film.

Position 2 : “Régulons comme l’Europe”

L’EU AI Act, adopté en 2024, classe les systèmes d’IA par niveaux de risque et interdit certains usages (score social, reconnaissance faciale de masse). Certains veulent que la Suisse adopte un cadre similaire.

Mon avis : c’est la bonne direction, mais l’Europe a tendance à sur-réguler. La Suisse, elle, peut trouver l’équilibre : un cadre clair qui protège les citoyens sans enterrer les startups sous la paperasse.

Position 3 : “Construisons notre propre IA”

La Suisse pourrait investir dans des modèles d’IA souverains, hébergés en Suisse, soumis au droit suisse. L’EPFL et l’ETHZ ont les compétences. Le Swiss National Supercomputing Centre (CSCS) a l’infrastructure.

Mon avis : c’est la piste la plus intéressante sur le long terme. Si nos données restent en Suisse, traitées par des systèmes suisses et soumises à la LPD, le problème de confiance disparaît en grande partie. C’est d’ailleurs pour ça que j’utilise Euria, une IA européenne, pour mes tâches quotidiennes : la souveraineté des données, ça compte.

Ce que je fais concrètement

En tant que développeur de business numérique, voici mes choix.

Transparence totale, d’abord. Mes clients savent que j’utilise l’IA, c’est écrit dans ma communication et sur mon site. Je n’ai rien à cacher.

Des outils choisis avec soin, ensuite. J’utilise Claude (Anthropic) pour le développement technique, c’est ce que j’ai trouvé de mieux pour les projets complexes. Et Euria pour le quotidien, parce que c’est européen et que les données restent en Europe.

La conformité LPD/RGPD, aussi. Mon site a une politique de confidentialité, un consentement cookies, et aucune donnée ne part chez des tiers sans raison. C’est le minimum, et pourtant la majorité des sites suisses ne le font pas.

Et de la formation continue. Je bosse les fondamentaux (DNS, serveurs, sécurité) parce que l’IA ne remplace pas la compétence, elle l’augmente.

La vraie menace n’est pas l’IA

La vraie menace, ce n’est pas l’intelligence artificielle elle-même. C’est l’ignorance face à elle.

L’ignorance des citoyens qui ne savent pas ce qui arrive à leurs données. Celle des entreprises qui utilisent l’IA sans cadre ni réflexion. Celle des politiques qui légifèrent sur une technologie qu’ils ne maîtrisent pas. Et celle des utilisateurs qui délèguent tout à l’IA sans comprendre ce qu’elle fait.

L’IA est un outil formidable, je le constate tous les jours dans mon travail. Elle accélère, elle augmente, elle rend possible ce qui ne l’était pas. Mais un outil sans connaissance derrière, ça devient un danger.

Mon message tient en quatre points : formez-vous, comprenez les bases, exigez la transparence, et choisissez vos outils avec discernement. Surtout, ne laissez personne décider à votre place de ce que l’IA fait avec vos données.

La Suisse a toujours su trouver l’équilibre entre innovation et protection. C’est dans notre ADN. Reste à l’appliquer à l’intelligence artificielle.


Sources

  • Comparis.ch, Étude “Utilisation de l’IA en Suisse”, novembre 2023
  • Comparis.ch, Indice de confiance numérique 2023
  • Confédération suisse, Nouvelle Loi fédérale sur la Protection des Données (nLPD), 1er septembre 2023
  • Union européenne, EU AI Act, adopté mars 2024
  • PFPDT, Préposé fédéral à la protection des données et à la transparence, recommandations IA 2024

Cet article est basé sur une analyse que j’ai rédigée dans le cadre de ma formation au CHUV/EPSIC, enrichie et mise à jour. Les données Comparis datent de 2023, l’adoption a probablement augmenté depuis.

Vous voulez discuter de l’IA et de la protection des données pour votre entreprise ? Réservez une consultation gratuite.

Un projet en tête ? Discutons-en.

Prendre rendez-vous (gratuit)
Continuer la lecture

Lire aussi